La critique fut contradictoire. On a tout lu, tout entendu sur DAU, le projet phare de cette rentrée culturelle 2019. Une merveille pour les uns, un raté pour les autres. Génial et catastrophique en même temps. L’expérience nous invitait à plonger dans le monde de Lev Landau, pendant six, vingt, soixante heures, si ce n’est plus. J’y ai passé au total douze heures.
Le cœur battant du projet réside dans les 13 films réalisés par Ilya Khrzhanovsky et projetés en avant-première mondiale aux Théâtres de la Ville et du Châtelet, en travaux. L’inspiration ? Lev Landau, Prix Nobel de physique en 1962, torturé par la NKVD en 1938, et libertin à ses heures perdues – ce détail a son importance. Mais peu à peu, le biopic de départ a laissé place à un docufiction autour de la vie à l’« Institut », reconstitution titanesque de l’immense laboratoire de recherche dans lequel le physicien a travaillé. Plus de 400 personnes ont participé à ce projet. Étudiants, travailleurs, couples, artistes, chercheurs, filmés au quotidien, ont fait de ce lieu de tournage leur lieu de vie durant plus de deux ans. Le résultat est monstrueux : 700 heures de pellicule, 13 longs-métrages, 8.000 heures de son, 2.5 millions d’images. L’installation-performance nous invitait à expérimenter la vie à l’Institut.
De la vision
On est d’abord là en tant que spectateur. A l’amphithéâtre du Théâtre de la Ville, où sont projetés les longs-métrages, on oscille entre l’ennui, l’interrogation et la gêne. Le panel des émotions est large. Dans un des films, un homme essaie désespérément, et ce, pendant d’interminables minutes, de rendre la raison à deux voisins ivres. On décroche tant ses paroles sont vaines et répétitives. Mais voilà qu’une série d’images inattendues nous réveillent de la léthargie. Elle pique nos yeux fatigués, comme de l’acide : reflux-gastriques, violentes claques, sexe en tension. Déconcertant pour quiconque voit cela projeté sur grand écran. Les autres films portent sur la science, la politique, la religion. Le projet DAU démolit les sourires et les discours de façade. A bas la propagande. Inquiétudes de la jeunesse, relations homosexuelles, tromperies conjugales, sexualité débordante, enfants maltraités. La vie sans filtre est capturée et donnée à voir. Finalement, c’est de la construction des femmes et des hommes en société verrouillée dont il est question. Mais le temps manque pour tout voir, tout regarder.
De l’intrusion
Nous voilà voyeur. Là, à épier les gens dans leur quotidien, mi-scénarisé, mi-réel. Car des appartements soviétiques ont été reconstitués, habités par de vrais gens. Ces derniers y mangent et se reposent à la vue de tous. Les grandes vitres invitent à la traversée du regard, les portes ouvertes à entrer dans les pièces, les objets d’époque à être touchés. Le linge sent le mal séché et la vaisselle reste à faire. Nos yeux filment le décor, les portables sont interdits. Minuit passé, je soulève délicatement un couvercle en métal. L’agent de sécurité me dit de faire moins de bruit, quelqu’un dort à côté… L’habitant est maître de ses lieux. Certaines mises en scène sont néanmoins un peu grossières : chanter en russe, en vieil habit soviétique, soit ; le faire avec les paroles défilant sur une tablette numérique devant soi, non.
De la conversation
Spectateur, voyeur, et même acteur de son propre rôle. Après une heure d’attente à sympathiser avec des inconnus, mon tour est venu. Une dame m’accueille dans une petite cabine à la devanture métallisée. Il s’agit ici de discuter avec un « auditeur actif », qui peut être prostitué, chaman ou psychologue. On peut être filmé si on le souhaite, j’accepte. La lumière blanche, au-dessus, dans cet espace exigu, impose franchise et vérité. Une salle d’interrogatoire. Je réponds aux questions pendant plus d’une heure. L’auditrice en face de moi écoute. Je parle de l’expérience artistique, des projections professionnelles, de choses plus intimes. La voix de la femme résonne sans jugement, avec bienveillance. La mienne est haletante et sèche, je parle trop, qui plus est lentement. Mes mots sont pesés, je les veux vrais. Puis, je suis filmé. Être écouté attentivement, parler librement, entendre des conseils bienveillants, seuls des amis, des proches ou un psychiatre peuvent d’ordinaire le faire. Conversation étonnante, avec une inconnue, allégorie de ma voix intérieure. Des larmes coulent évidemment.
De la transgression
Dans le monde de DAU, nos limites morales sont ébranlées. Au « Sex bar », des films aux pratiques extrêmes défilent sur trois écrans dans un environnement en béton et dans une ambiance underground. La déco est vintage et la musique alternative. Je reconnais Blue Monday du groupe New Order. Être confronté à ce qu’on nie et fuit dans la vraie vie, l’art le permet. Les gens font mine de regarder l’écran des programmes pour en fait regarder l’écran infâme. Ces films, présentés dans ce contexte particulier, avaient perdu leur fonction utilitaire. Duchamp avait bien entamé la révolution en décidant qu’un urinoir, privé de sa fonction utilitaire, deviendrait œuvre d’art. « Pourquoi pas des films X ? » pensent sans doute les organisateurs. La salle voisine n’est pas en reste de surprises perverses : trois fauteuils, équipés d’enceintes, invitent à écouter des gémissements en continu derrière des quadrillages. L’excès et le malaise à leur paroxysme. Je cherche le sens, rien ne m’apparaît. Un écho aux mœurs très libres de Lev Landau peut-être ?
De l’illusion
Le projet DAU n’est que mise en scène et spectacle. La salle des mannequins de cire, le texte de Platon sur l’injustice joué par des comédiens, la performance de la chanteuse transgenre Arca, l’appel aux chamans, montrent qu’il s’agit d’un univers trouble, à dépasser. « Morale », « Propagande », « Révolution »… autant de noms de salles reflétant conventions et constructions. De nombreux concerts nous invitent à nous concentrer sur ce qui agit en nous et sur ce qui nous entoure. Réflexion et analyse s’imposent face à ces expériences multiples et surprenantes pour lesquelles nous cherchons à tirer le sens profond.
Et finalement ?
Investir deux grands théâtres au centre de Paris supposait un parfait sens de l’organisation. Les fermetures de salles, les concerts annulés, les longues files d’attente, les problèmes techniques ont empêché une pleine immersion, une pleine adhésion au projet. Mais au-delà des aspects matériels, c’est le sens qui a manqué. Les attentes étaient grandes à la lecture de ces noms de salle : « Soumission », « Ambition », « Luxure », « Peur », « Hystérie »… On imaginait vivre des expériences capables d’interroger ces notions. Mais voilà qu’on nous a offert un radis alors que le carton prévoyait un buffet. L’exploration de la nature humaine et de ses limites, réussie dans les films, ne fut malheureusement qu’effleurée tout au long du parcours. Qu’en penseront les Londoniens ?
Anthony Ong
