ANTHONY ONG

Commissaire d’exposition et critique d’art indépendant

Ésotérisme à l’Institut des Cultures d’Islam

L’exposition qui se tient à l’Institut des Cultures d’Islam met en lumière les croyances et pratiques ésotériques qui irriguent le continent africain. Sorcellerie au Maroc, vaudou au Togo, transe au Congo, comment les artistes contemporains rendent-ils compte de ces rites mystérieux ?

Au Maroc, la sorcellerie est toujours pratiquée. Sorcières et guérisseurs s’approvisionneraient à la place Rhaba Kadima à Marrakech ou au marché de Derb Sultan à Casablanca. Dans sa série de photographies Journal des djinns – recettes, l’artiste Btihal Remli inventorie les différents ingrédients nécessaires à l’invocation des esprits et à l’exaucement des vœux. Sa démarche à la fois artistique et documentaire rassemble herbes, racines, poudres et autres os, disposés avec soin et de manière graphique sur un fond blanc, qu’elle photographie. Ces pratiques secrètes et ancestrales, toujours d’actualité, sont, sous son objectif, conservées en mémoire et révélées aux yeux de tous.

Au Togo, ce sont les rites vaudous qui se perpétuent. L’installation in situ de Nicola Lo Calzo nous plonge dans une atmosphère pesante et solennelle, où sont invoqués les esprits des esclaves à qui il est rendu hommage. Le gravier au sol, le fond sonore, les objets rituels et photographies cérémonielles éveillent nos sens en même temps qu’ils questionnent l’histoire des pratiques actuelles et passées. C’est donc par immersion que l’artiste rend compte de ces pratiques locales très ancrées.

Avec la vidéo The Necessary Evil de Léonard Pongo, il n’est pas question d’invoquer les esprits mais de s’en délivrer. L’artiste met en lumière les « Églises de réveil » au Congo, dont la mission est de libérer les êtres possédés par un esprit malin. Transes, cris, danses, rites, sermons s’enchainent dans un rythme effréné et infernal.

Le photographe Bruno Hadjih travaille aussi sur les transes mais du point de vue des soufis d’Algérie. Ici, il ne s’agit pas de se délier d’un mal mais de se rapprocher de Dieu, à travers des chants, danses et prières dynamiques. L’usage du flou distord les formes, fait vibrer les couleurs et confère à l’ensemble une ambiance énigmatique.

Bénédicte Kurzen et Sanne de Wilde soulèvent les croyances liées à la gémellité au sud du Nigeria. Là-bas, les jumeaux sont des envoyés de Dieu, des cadeaux du ciel, qui font le lien entre monde humain et monde spirituel. Dans leurs photos, les jumeaux posent en miroir, de manière statique, dans des paysages extraordinaires. Ils revêtent alors, dans ces décors fuchsias, ébènes et indigos, une force bien surnaturelle.

Sacrifice animal, prêche au féminin, conventions religieuses renversées sont d’autres aspects de l’exposition à découvrir. Au croisement de l’archive et de l’art, de l’enquête et de la création, les œuvres présentées intriguent et instruisent à la fois. Pratiques et convictions secrètes et mystiques sont révélées au grand jour. L’exposition Croyances, faire et défaire l’invisible est à voir absolument.

Anthony Ong