La danseuse Shantala Shivalingappa et le scénographe Aurélien Bory revisitent la danse traditionnelle du kuchipudi de l’Andhra Pradesh (sud de l’Inde) à l’Espace Cardin. Un spectacle absolument envoûtant.
Tout commence dans la pénombre. La danseuse, au centre, est recouverte d’une peau couleur de bronze. Derrière elle, une grande toile monochrome d’un or brut s’anime, prenant petit à petit la forme d’une vague menaçante pour finalement devenir écume et de nouveau grandir et gronder. La toile obéit à la danseuse, à ses gestes, bras, poignets, doigts, articulés comme les membres d’une marionnette. Les mouvements sont souples et anguleux. Plein de grâce. Ils rappellent l’abdomen dardé de l’abeille quand elle le meut. Les mains de la danseuse protègent son corps et s’agitent dans tous les sens et en rondeur comme les yeux d’un caméléon cherchant sa proie.
La performeuse se pare ensuite d’une peau dorée grâce à un merveilleux jeu de lumière. Les jambes et les pieds alors ancrés dans le sol se mettent à fendre l’air, la cendre et la poussière. Tout est en rythme depuis l’acte premier. La musique, la danse, l’ambiance carnatiques et flamencos nous entraînent dans des contrées lointaines et enchantées. Apparait à l’esprit l’image des apsaras, ces nymphes hindoues d’une grande beauté.
Puis lentement se dresse un immense mandala farineux – réalisé au sol, au moyen d’innombrables pirouettes répétitives. Le temps se suspend en même temps que la toile. Mais voilà que sans crier gare, le fabuleux spectacle s’interrompt. D’un coup sec, l’immense dessin cède et s’écrase comme une trombe d’eau sur le corps de la danseuse juste en-dessous. Doucement et dignement, la dévote devenue déesse se relève du décombre froissé. Un amour chagriné. Une punition divine.
De petits points lumineux apparaissent alors sur un grand écran noir en arrière-plan. Une renaissance. Ils s’animent en cadence, accompagnés d’étranges sons produits par les musiciens présents sur les ailes du plateau. Des éclairs blancs s’activent lorsque l’immortelle bat le tableau. Cette vieille déesse de la danse se transforme en déesse du numérique. L’idée est charmante et renversante. Mettre du religieux aussi primaire dans la technologie, quelle fin inattendue. Cette danse du kuchipudi, qui narre en temps normal des épisodes mythologiques hindous, revisitée sans trahison à l’aune du temps présent, révèle notre monde, ses conflits et transitions, entre modernité suave et vive tradition.
Anthony Ong
aSH © Aglaé Bory
