ANTHONY ONG

Commissaire d’exposition et critique d’art indépendant

Annie Ernaux x 150 à la Maison européenne de la photo

D’un côté des extraits du Journal du dehors (1993) d’Annie Ernaux, de l’autre cent-cinquante photographies sorties de la collection de la MEP. L’objectif de l’exposition : dévoiler la manière dont « les événements ordinaires » renvoient à des « inégalités et stéréotypes sociaux plus larges ». Soit. Mais une question nous taraude. Pourquoi tel extrait est-il associé à telle photographie ? C’est ce que nous cherchons à comprendre tout au long du parcours en toute autonomie.

Daido Moriyama met en lumière, dans son travail, la solitude et la quiétude qui imprègnent la société japonaise, malgré les foules, les encarts, les néons, en nombre débordant. Le silence des gens assis, le silence des gens qui marchent, exacerbés par le noir et blanc qui ralentit le temps, fait penser à la discrétion froide d’Annie Ernaux, qui ne dit rien à haute voix, mais qui pense et écrit à grands flots.

Jean-Christophe Béchet et Claude Dityvon agencent au sein d’un même cadre et espace des éléments éparses, bien que l’un joue sur la planéité et l’autre sur la profondeur. Annie Ernaux compose de la même sorte. Elle saisit dans le quotidien des bouts de vie très différents qu’elle assemble dans un texte brut, simple et cohérent.

La bande photographique d’Hiro montre des inconnus noyés dans la foule d’un wagon à Shinjuku (Tokyo). Ils se dressent devant nous fatigués, sans tricher, dans une admirable beauté. Leur individualité, saisie de manière furtive à travers les vitres du train, s’exprime avec force et vérité. Les portraits dressés par l’écrivaine sont de la même teneur et intensité.

Dolorès Marat capture des réalités et les transforme en songes mystérieux, sinon en cauchemars. Les contours sont flous, les couleurs d’un autre monde. L’angle de prise de vue fait de nous, selon les cas, spectateurs ou acteurs du rêve. On retrouve cette position ambiguë chez Annie Ernaux, qui tantôt regarde avec distance les choses du quotidien, tantôt éprouve dans sa chair les événements et la vie.

Garry Winogrand aime jouer avec le vide et le plein, l’équilibre et le déséquilibre. Sur le point de bascule, à la frontière de la renverse, sur le haut d’un pont bondé, installés sur un banc les jambes croisées, au milieu d’une rue jonchée d’ombres, les gens évoluent dans un monde fragile et incertain. Les photos font penser aux scènes saugrenues décrites par l’écrivaine, qui se passent dans le train, chez la coiffeuse ou le boucher du coin.

Johan van der Keuken s’intéresse à la solitude des femmes et des hommes en milieu urbain. Commerçants et consommateurs sont parfois en activité, souvent dans l’attente. A quoi pensent tous ces gens ? Ressurgissent dans l’esprit la « vieille caissière », le « marchand », la « buraliste » qui peuplent le monde du Journal du dehors.

Jean-Philippe Charbonnier prend en photo des personnes posant comme des mannequins, à la plage ou la supérette – les bras sous la tête, la main sur la hanche. De véritables statues de cire, motif qu’on retrouve dans les chroniques du livre d’Annie Ernaux, qui figent et saisissent des instantanés de la vie quotidienne.

Le texte d’Annie Ernaux vient donc mettre des mots sur des images. Les photos, dans le sens inverse, viennent illustrer des propos. Cet échange voluptueux ne s’arrête pas là. Car outre les motifs esthétiques et thèmes communs, c’est l’approche sensible de la réalité sociale qu’on retient.

Anthony Ong

Daido Moriyama, Memory © DR