C’est dans une salle blanche, baignée de lumière, que se dresse l’impressionnante installation de Myriam Mihindou, Fleurs de peau (1999-…). Les sculptures en cire de l’artiste – des savons – forment une véritable constellation. Cette carte du ciel est en réalité une carte des intimités, liée à l’histoire politique, culturelle et sociale des pays troublés auxquels l’artiste est rattachée. Ces savons ont le parfum de la Méditerranée. Ils ont la forme de fleurs, d’organes, d’amulettes. On pourrait même y voir du saucisson séché. Des formes familières donc, à l’épreuve du temps, comme des vieux totems, reliées à des traumas, des blessures, physiques et mentales. Un des savons présentés s’intitule Broken nose and lips (nez et lèvres brisés). Ces savons couleurs pastels, empreints de douceur, semblent avoir glissé sur des peaux meurtries, calmé des âmes hantées, comme une réparation. Le sujet du corps, le nôtre, celui des autres, et ses échos, est au cœur de la pratique de l’artiste. « J’ai appris la vie dans un système colonial, postcolonial, dictatorial au Gabon, en Égypte, au Maroc. Être heureux dans ces décharges dictatoriales, c’est travailler le corps, le politique, l’histoire orientée, l’intime, la poétique de la Relation. » confiait-elle à l’occasion de son exposition au centre d’art Le Transpalette à Bourges (2021).
Nos yeux s’adaptent à l’obscurité. Les chaussures restent à l’entrée. Silencieux comme un hibou, de manière feutrée comme un chat, nous avançons dans la pièce sans lumière. Julian Charrière place au centre d’un grand plateau rond un point permanent et fixe – des rochers semblables à de petites montagnes, incrustés de sphères couleur de jais. Vibrations de la terre et non du ciel, cri du volcan, non du cosmos. Peut-être des comètes, postillons de l’univers. Tout est en fait relié, le battement du cœur, le tremblement souterrain. C’est ce que nous propose Stone Speakers (2024). Dans la pénombre, presque la nuit noire, sans lune, nous nous couchons, nous enlaçons, nous lovons, bercés par la digestion de notre mère, la Terre. Au sol, nous nous concentrons sur nos palpitations et sur les chants vibrants des volcans, d’ordinaire inaccessibles et inaudibles. Allongés, en métaphore, nous complétons les « profondes strates », entre « « magma, surface et atmosphère » pour reprendre les mots de l’artiste, et nous lions à « ces lieux de contact fort » que sont les volcans.
Anthony Ong

Julian Charrière, Stone speakers (2024), Palais de Tokyo. © Aurélien Mole, ADAGP
Myriam Mihindou, série Fleurs de peau (1999-…), Palais de Tokyo © Anthony Ong
