ANTHONY ONG

Commissaire d’exposition et critique d’art indépendant

FOCUS ARTISTE : Faites vos jeux, rien ne va plus / Alice Saadi

J’entre dans l’étrange maison aperçue un peu plus tôt. Le sol est recouvert d’un voile coloré et vaporeux qui ondule délicatement. Il se fond dans le papier peint blanc et rosé, légèrement passé par le temps. Il me rappelle ces glaces fraise-vanille, typiques du sud, qui régalaient ma jeunesse.

Une douceur familière imprègne l’atmosphère. Une valse entre le sol et les murs s’engage sans musique. Je me mets moi-même à mimer une danse de couple. Mais voilà que sous mes pas le sol craque. Ce n’est pas le bois qui fait ce bruit, c’est le sable sous mes souliers. Il s’étend jusque sur les escaliers. Comme un appel, il m’invite à monter. Au premier étage, la scène qui s’offre à moi est saisissante. La pièce entière est remplie d’un tapis de sable gris. Du linge plié et fossilisé y est déposé. Une plante d’un vert acide, presque irréel, y pousse avec vigueur. Est-elle d’ici ?

Dans la pièce suivante, un îlot de sable se dévoile avec la même beauté et poésie. Le linge, semblable à du métal poli, paraît figé par le temps, pétrifié par le froid ou cuit par le feu. La lumière orangée du soleil, qui traverse la fenêtre, celle d’une fin d’après-midi, vient caresser de ses rayons ce paysage désertique. J’enjambe le sable et m’approche du balcon. Une flamboyante villa se détache au bout de l’horizon.

Parfois solide, souvent friable, insaisissable et protecteur, le sable semble incarner le passage du temps et la fragilité des souvenirs des habitants. Plus loin, je découvre un tas de poudre, du ciment, posé sur un filet cristallin. C’est une lumière du matin, fraiche et cotonneuse, qui habille cette salle de bain. Le travail des occupants semble avoir été mis en suspens. Mais me revient en mémoire la façade en crépis d’un charme brut. Que s’est-il passé ? Cette maison, qui paraissait à première vue abandonnée, regorge en réalité de chaleur et de vie. Elle conserve en elle la mémoire des âmes qui l’ont habitée, à travers les objets laissés et les plantes vivantes qui y ont poussé, en hommage. C’est ce que j’imagine.

Alice Saadi révèle avec délicatesse la poésie des lieux désertés. Sa pratique interroge autant nos perceptions et expériences sensibles que nos imaginaires. Le sable se répand à tous les étages, le linge se crispe et se fossilise, les plantes poussent avec vie. Dans ses paysages, installations et mises en scène, présence et absence se côtoient. Il en est de même pour la fiction et la réalité dont les frontières sont effacées, troublant ainsi la vision, invoquant l’illusion. Lumière et tissu du petit monde fictif débordent et atteignent notre univers et notre vie.

Alice Saadi est diplômée de l’École des Beaux-Arts de Montpellier et de l’École de Recherche Graphique de Bruxelles (ERG). Son travail a été présenté au Centre international d’art contemporain Netwerk (Belgique), à la Cité internationale des arts, aux Arches Citoyennes, à la Fondation Fiminco ainsi qu’au Centquatre où elle a créé un projet pédagogique en collaboration avec la Fondation d’Entreprise Hermès.

Anthony Ong

Aice Saadi, L’eau qui dort, 2024 © Isabelle Hin