Au loin, un bâtiment capte mon attention. Je m’en approche, intrigué. Un grand vitrail contemporain se révèle dans sa splendeur et transparence : quatre aplats de couleurs diluées se juxtaposent, cernés par des lignes épaisses. L’ensemble m’évoque le pied du Gundam, ce célèbre robot japonais de science-fiction haut de vingt mètres.
Arrivé à la porte, je reste immobile. Là, devant moi, se dresse un cyclope. Sa tête touche le plafond tandis que sa nuque ploie sous l’effort. A côté, un autre géant, encore plus imposant, est assis sur des toilettes ridiculement petites, perdu dans ses pensées. Une femme aux mains d’argent peine à se recoiffer juste derrière. Je n’ose entrer et les déranger. Un mouvement me tire de ma stupeur. Une femme à la silhouette voutée, debout sur les escaliers, m’invite d’un geste accueillant à rentrer. Je suis porté par une odeur délicieuse de cuisine, qui flotte depuis une pièce au fond. “Allez-y, passez !” me dit l’homme au cou allongé. Des êtres tout aussi disproportionnés me saluent. Lentement, ils retournent à leur occupation. Le mobilier tout autour, fragile comme du verre, malléable comme de la pâte, est tantôt grand, tantôt petit, vivement coloré ou purement gris.
Mon regard est attiré par le vitrail en face de moi, éclatant de couleurs vives. Une montagne s’y dessine, peut-être le pic Saint-Loup, qui domine la région. Une femme, frêle comme un roseau, essaie d’observer par-delà la fenêtre, l’air curieux. Une étrange demeure se découpe sur l’horizon. Troublé, je fais demi-tour, jetant un dernier regard sur ces humains transformés, avant de gravir les escaliers.
J’aide la femme de tout à l’heure à monter ses imposants cartons. Mes mains faiblissent lorsque, à l’étage, j’aperçois une femme aux jambes infiniment longues faire ses étirements. Au milieu, un couple discute tranquillement, assis sur un divan, autour d’un verre bien trop grand. Je les entends parler de la société dans laquelle ils vivent, inadaptée à la diversité des corps et des besoins. Dans la dernière pièce, un Atlas monumental, les mains enfouies dans les poches, l’air las, se tient droit comme un cierge. Seule sa tête s’incline. Il est trop grand. Il tente de se regarder dans un miroir, en vain. Cet espace, trop exigu pour lui, l’accueille pourtant. Mais que peut-il y faire ?
Avec humour et décalage, Mona Young-eun Kim nous convie à une réflexion sur l’absurdité des normes physiques et sociales, en jouant habilement sur les ruptures d’échelle. Les nouvelles technologies comme l’impression 3D, les références à la science-fiction, la mise en scène d’un futur dystopique habité par des personnages transformés interrogent notre modèle de société actuelle et ses futurs possibles. L’artiste remet en question les modèles établis et rapports de pouvoir entre l’homme et son environnement. Dans les maisons meublées, Mona intègre ses personnages aux meubles et à l’architecture : un homme dont n’apparaît que le buste se fond dans une pièce tandis qu’une femme, à la forme étirée et étalée, se débat dans un lit qui l’absorbe, rappelant Gregor Samsa dans La Métamorphose de Kafka.
Artiste plasticienne, Mona Young-eun Kim est diplômée de l’École des Beaux-Arts de Montpellier et enseigne à l’École d’art et de design de Reims. Ancienne résidente à la Cité internationale des arts, à la Maison Artagon ou à la Gaîté lyrique, elle a présenté son travail au Frac Île-de-France, à la Fondation Fiminco et dans de nombreux espaces non-conventionnels (terrain de sport, marché, kebab entre autres).
Anthony Ong
Mona Young-eun Kim, Transformations contemporaines, 2025 © Isabelle Hin
