ANTHONY ONG

Commissaire d’exposition et critique d’art indépendant

FOCUS ARTISTE : Faites vos jeux, rien ne va plus / Peter Lökös

Cette villa californienne, bien que délaissée par les humains, s’avère vibrer d’une autre vie. Une grande piscine s’étend devant moi. Sous le soleil brûlant de l’été, l’envie de plonger tête la première me guette. Je m’arrête net : l’eau est d’un vert profond et inquiétant. Ce n’est plus une piscine, mais un étang.

Une bande rectiligne, longeant la façade, relie l’eau du bassin au toit. Les motifs verts qui s’y dessinent, par la chlorophylle libérée par les algues et autres végétaux, témoignent du travail de la nature. Je m’interroge sur les phénomènes physiques qui ont donné naissance à cette œuvre en train de se faire, entre peinture et performance.

Je pénètre dans une vaste pièce, qui devait servir de salon autrefois. Elle donne l’impression d’un laboratoire désaffecté. Au centre, une étrange installation – un long tube contenant une tige de romarin – perce le plafond et atteint le niveau supérieur. Un écriteau sur le tube annonce : « Base : Fossile de cyanobactéries ». Tout ici est organique, vivant, en mutation, fascinant.

Dans une autre salle, une somptueuse sculpture repose au sol. Ses pieds en marbre, lourds et imposants, contrastent avec la légèreté de la bulle emprisonnée au milieu. L’espace et le temps fusionnent avec une absolue poésie : le marbre, roche calcaire vieille de millions d’années, soutient un niveau à bulle, outil précis de mesure des surfaces physiques. Composition parfaite, ancrée au sol, laissant la place à l’air et la lumière, verticalité et horizon, elle concentre les lois de l’univers.

Je poursuis mon exploration. Les escaliers me mènent à une terrasse où est placée une mystérieuse composition  : un socle en bois supporte un liquide noir, insondable. Une figure humaine apparaît derrière, immuable et recouverte de graines. Habituellement adaptées aux sols calcaires et bien drainés, les graines de romarin semblent avoir momifié, sinon parasité, cette silhouette, transformant le vivant en relique. Depuis l’Antiquité déjà, cette herbe est associée aux rites funéraires. Depuis longtemps déjà, nous savons que nous sommes terre et poussière.

Je poursuis mon ascension. L’étendue sombre qui recouvre la terrasse supérieure évoque un jardin suspendu. Une lueur dans ces ténèbres noires : du verre soufflé, contenant une petite bouffée d’air, se démarque au sol. Sur le rebord, un os relie la terre et l’eau. Tout ici est relié au cycle de la vie. Cette maison est bien vivante, bien que tout rappelle la mort.


Le travail de Peter Lökös est à l’intersection de l’art et de la science. Sa pratique artistique est empreinte de poésie. Des associations d’images et d’idées (feuilles séchées à l’embrasure d’une porte, os sur un transat, nid d’oiseau en intérieur…) émerge un propos sur la réalité tangible et sensible. Engagé dans une recherche sur la boucle de la vie et ses métamorphoses, il interroge et met en lumière des phénomènes scientifiques visibles et invisibles, ordinaires mais méconnus.

Peter Lökös est diplômé des Écoles des Beaux-Arts d’Annecy et Montpellier. Il a été en résidence à la Cité internationale des arts en partenariat avec le Montpellier Contemporain (Mo.Co), à Échangeur 22 (Gard) et au Cirva (Marseille). Il a présenté son travail aux Ateliers Babioles, au Mo.Co et en galerie.

Anthony Ong

Peter Lökös, vue d’exposition, 2025 © Isabella Hin