« Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes, et que tu me les mettes en parallèle avec la philosophie. »
Rabelais, Pantagruel, 1532
Le cœur a longtemps été considéré comme le siège de la mémoire, des émotions, de l’intelligence, de l’Antiquité à la Renaissance. Il en est fait mention dans le Livre des Morts des Égyptiens (1600 av. J.-C.) ou les Opuscules d’Aristote (entre 355 et 340 av. J.-C.). Mais c’est Rabelais qui popularise l’expression « savoir par cœur » dans Pantagruel (XVIᵉ siècle), au sens de retenir fidèlement et parfaitement, sans notes. Depuis, la locution est restée, mais qu’en est-il de la pratique ?
Itinéraires, chansons, poèmes, contes, prières, recettes de cuisine, codes informatiques, numéros de téléphone, formules mathématiques… Le par cœur est un vieil exercice de la mémoire qui s’ancrait autrefois fortement dans notre quotidien le plus banal. La maison en était le temple. On parlait même de « palais de la mémoire » pour désigner ce procédé mnémotechnique antique, qui associait les éléments à retenir aux pièces d’une maison. L’exposition joue avec cette méthode de mémorisation et la met en scène en lui donnant une réalité poétique et matérielle.
Le par cœur a cependant presque disparu de nos pratiques contemporaines, à quelques exceptions près, dans le domaine scolaire (passer des examens), professionnel (appliquer des procédures) ou des passions (connaître des accords de musique, des répliques de films, des palmarès sportifs). Avec le temps, certaines actions, fruits d’un apprentissage par cœur long et répété, sont devenues des habitudes et automatismes (écrire, parler, compter, rentrer chez soi).
Avec les smartphones et l’intelligence artificielle, nous ne trouvons ni le temps ni même utile d’apprendre par cœur. Les appareils intelligents se souviennent pour nous : captures d’écran, dictaphone, applications diverses… Ils viennent véritablement soutenir — sinon fragiliser — notre mémoire, assaillie par un flot incessant d’images et d’informations. D’autres objets au charme désuet viennent recueillir les dépôts de nos pensées et soulager notre cerveau fatigué : les marque-pages, les post-it, les carnets…
Si le par cœur tend à disparaître de nos usages, il reste d’une étonnante vigueur dans l’art contemporain, véritable espace de résistance.
Depuis longtemps en effet, la création contemporaine interroge les thèmes et mécanismes liés au par cœur. La mémoire et les souvenirs, l’apprentissage et les connaissances, l’héritage et l’identité, les mythes et légendes sont des questions majeures traitées par les artistes d’aujourd’hui. La répétition, la mémorisation, les instructions, et même la discipline sont des processus fréquents de l’apprentissage par cœur, encore et souvent utilisés dans les protocoles, performances, pratiques et techniques artistiques.
Entre nouvelles productions et œuvres réactualisées, l’exposition Par cœur, mémoire fugace s’intéresse aux points de vue des artistes quant aux origines, sens, motifs et enjeux du par cœur. Peut-on aujourd’hui remettre en question des connaissances assimilées par cœur, ancrées tellement en soi, dès le plus jeune âge, qu’elles paraissent absolues nature et vérité ? De la symbolique du cœur à la mémoire de la forme, des artères coronaires aux rituels quotidiens, de l’impermanence des choses à leur marque profonde, les œuvres des onze artistes invités déploient la pluralité des approches offerte par le sujet. En cire, verre, métal ou papier, conceptuelles, éphémères, sonores ou in situ, les œuvres épousent l’architecture de l’appartement et invitent le public à découvrir un espace intimiste, de la chambre au salon, de la cuisine au balcon.
Anthony Ong
