ANTHONY ONG

Commissaire d’exposition et critique d’art indépendant

FOCUS ARTISTES : Par cœur, mémoire fugace / Chotard, Gama, Godon, Landolt, Lökös, Marchandeau, Olausson, Simoes, Szász, Uchéda, Zhou

Ziyue Zhou, Corfact, plâtre, céramique, 35 × 35 × 42 cm, 2014
Ziyue Zhou, Plante baroque, installation en post-it sur lampe, 2025

Les cœurs en céramique présentés sur la table à manger sonnent comme un point d’entrée littéral au thème de l’exposition. Mais plus encore, par la transformation d’organes périssables en objets imputrescibles et délicats, ces sculptures viennent interroger la temporalité de nos souvenirs, apprentissages et émotions. Si ces cœurs rappellent l’origine de l’expression « savoir par cœur », leur placement dans une corbeille à fruits, dans ce contexte d’exposition, évoque une autre expression : « dîner par cœur », donc manger par la mémoire et l’imagination, signifiant, pour le dire autrement, ne rien manger.

Pour contrer l’oubli, la photographie dans le frigo mais aussi les feuilles de papier. L’artiste propose une installation composée de post-it déchirés, recueil dans la vie courante des pensées fugaces, dont la forme rappelle une fleur éclatante. L’œuvre esquisse une mémoire qui s’effiloche mais qui tente, par tous les moyens (la colle, la pression des doigts, le support des autres feuilles), de résister.

Jade B. Marchandeau, Pommade, 2025, argile, peinture acrylique, vernis

Sur le coin de la table, devant une chaise — vide ou occupée — repose un trompe-l’œil chimérique. Une pomme en argile, dont le cœur est composé d’une grenade remplie de pulpe et de pépins, est posée sur une assiette délicate. Cette nature morte est, en réalité, traversée de vie et de mouvements.

De nombreuses figures bibliques, mythologiques ou philosophiques émergent de ce fruit gourmand et énigmatique : Ève, Lilith, Perséphone, Platon… Péché originel et savoir interdit, la connaissance apparaît tour à tour comme tentation et révélation, délivrance et aliénation. La pomme-grenade soulève une question : que contient réellement ce que l’on croit connaître ? Peut-on encore distinguer le naturel de l’artificiel ? Est-il possible d’interroger les vérités qu’on nous transmet ? À quand l’explosion ? C’est cette remise en question des savoirs appris par cœur qui semble animer cette création.

Gaëlle Chotard, sans titre, 2025, fils métalliques, bronze

Une installation se niche dans le coin du salon. Délicate dans son tissage, suspendue par deux fils, l’œuvre est pourtant pleine de tensions, dans les dizaines de fils qui se nouent, s’embrassent et s’enlacent. On imagine un dessin au crayon fin sur une feuille blanche. L’entrelacement des fils et des lignes devient alors métaphore des souvenirs : ils s’agrègent, se replient, se prolongent.

La forme se concentre dans un amas central, mais laisse la possibilité d’une échappée — ascendances, coulures — évoquant à la fois les dégâts (comme une hémorragie) et la puissance (comme une stimulation) de la mémoire. Ce tissage-assemblage, presque automatique, instinctif, rappelle le geste d’un oiseau ou d’une araignée construisant son nid. Un geste obsessionnel, peut-être, qui tenterait de retenir ce qui fuit, de recomposer ce qui s’éparpille.

Peter Lökös, Même au saut du réveil, 2025, texte, paravent, porte, romarin
Peter Lökös, Bouche-à-bouche, 2025, bougie, os, corail
Peter Lökös, Tension superficielle, 2025, coquillage, os, fil électrique

Sur un paravent, tout de transparence et de percées, un bout de porte opaque est accroché. Un poème nous plonge dans l’enfance de l’artiste, qui se remémore et traduit, par des mots et une installation, un souvenir fugace. L’adulte tire du passé une scène de la vie familiale et quotidienne. Des souvenirs simples qu’on aurait tendance à oublier, mais qui, en réalité, marquent les esprits. Ainsi l’enfant, plein de curiosité, assiste et apprend, autant sur les relations humaines, les mots étrangers que les comportements à adopter. Avec des mots tendres, accentués délicatement par le discret romarin qui s’enroule au pied du paravent, les images mentales défilent. L’appartement devient plateau et projection du souvenir. La porte est ouverte, car cassée. Le paravent filtre l’air et la lumière. Porosité entre le présent et le passé à célébrer, comme l’engage l’autre œuvre de l’artiste. Sur une plaque d’ardoise au mur, un petit os, un corail blanc, une frêle bougie. Que fêtons-nous sinon la mort ou la vie de nos souvenirs ?

Ziyue Zhou, Disparition, 2015, photographie

La disparition soudaine de la grand-mère de l’artiste l’a conduite à se rendre précipitamment en Chine pour rejoindre sa famille, oubliant derrière elle un bol de riz. Recouvert de moisissure à son retour en France, le bol de riz a été photographié comme trace d’un oubli, mémoire d’un événement marquant. La photographie présentée dans le frigo de l’appartement vient, par le froid et sous verre, préserver, comme un aliment périssable, un souvenir à la fois précieux et délicat.

João Simões, Emulsion atrope, 2025, étain, amarena, poivre de Sichuan, huile essentielle de lavande et mousse composée de ces ingrédients.

Sur la plaque de cuisson, une structure en étain contient une concoction à la fois attirante et mystérieuse, au point d’en paraître dangereuse, presque vénéneuse. Baie rouge, graines croquantes, mousse voluptueuse, liqueur parfumée : tout invite à regarder, toucher, sentir, goûter — jusqu’à peut-être s’empoisonner ? Car qu’est-ce que l’atropa du titre, sinon une plante toxique ?

À la croisée de l’artefact cérémoniel et de la vaisselle du quotidien, l’installation brouille les frontières et les catégories apprises par cœur. Elle convoque les gestes répétés, inscrits dans le corps, ceux de la cuisine comme du rituel, appris, transmis. Mais si l’œuvre est production humaine, elle est également paysage naturel : volcan miniature, pied d’arbre ou fleur renversée, elle déploie des lignes organiques et sensuelles, offrant fruits et liqueur. Avec drame — la sève blanche devient sang rouge, et la cerise, petit cœur.

Lieu de préparation des mets et des recettes, la cuisine se transforme ici en laboratoire de recherche, où les matières se composent et se décomposent. Se transforment aussi : l’étain fondu et moulé dans la cire interroge les procédés et savoir-faire artisanaux, inscrivant l’œuvre dans une mémoire technique, à la lisière du familier et de l’inconnu.

Ludovic Landolt, Kugelhopfsänger, 2016-2023, ready-made, sculpture sonore, moule à kugelhopf en téflon, hêtre, solénoïde, Arduino

Une œuvre d’une apparente tranquillité est posée comme un ustensile de cuisine sur le comptoir. Le moule à gâteau, qui semble reposer sur une planche à pain, ranime des souvenirs domestiques : moments partagés en famille, recettes apprises par cœur, gestes répétés. Le son de la cloche vient néanmoins, et par surprise, nous extraire de ce temps perdu et nous repositionner dans le temps présent. Évoquant un bol tibétain ou la cloche d’une église, la sonnette d’un restaurant ou un concert de casseroles, l’œuvre sonore joue sur le réveil et la léthargie, l’annonce et le repos, le rappel à l’ordre et les réminiscences inattendues. Elle fait de la cuisine un espace sonore latent, où chaque ustensile pourrait devenir instrument. On imagine alors un concert d’objets familiers : bouilloire, frigo, couvercles, spatules, mortier et pilon joueraient à tour de rôle et en cadence.

Alice Olausson, frivillig gäst, 2025, fusain et acrylique sur toile, 45 x 32 cm
Alice Olausson, trakt, 2025, huile et pastels sur toile, 98 x 65 cm

Est-ce une peinture de paysage, une scène de la vie quotidienne ou un portrait ? Les frontières sont troubles — à l’image du sujet lui-même et de la manière dont il est traité. Cette représentation d’une maison — habitée ou abandonnée, réelle ou fictive ? —, exposée à l’intérieur même d’un appartement, invite à l’introspection et à observer ce qui nous entoure. La lumière du monde sensible vient, avec délicatesse, se mêler à la lumière fantomatique de la toile. La façade jaune de ce paysage lointain semble ainsi être baignée par la clarté de Paris. Le chemin, au premier plan, s’immisce dans le réel et se prolonge jusqu’au balcon. Les limites entre peinture et réalité s’effacent dans une troublante poésie. Cette maison suédoise est aussi un fragment de mémoire : un lieu enfoui dans les profondeurs du cœur, retrouvé par le geste même de peindre. L’image fixée sur la toile est-elle un souvenir pur ou une reconstitution sensible ? Isolée dans un paysage sombre, presque vide, la maison devient à la fois énigme et refuge.

Norbert Godon, Écran de turbulences, 2025, plaque d’aluminium

Une image holographique, réalisée à la main sur une plaque d’aluminium à l’aide d’une éponge à récurer, jaillit en majesté au-dessus des cabinets. Les mouvements circulaires et répétitifs de ce geste produisent des effets de profondeur. Tantôt laminaires, tantôt turbulentes, les formes dessinées oscillent entre calme et nervosité. Dotés de ramifications multiples, les motifs évoquent à la fois les flux sanguins, les rides d’oscillation et les mouvements de l’âme ou des pensées, s’échappant des corps physiques. Ces images apparaissent et disparaissent selon l’angle d’observation, soulignant leur nature évanescente et illusoire. Installée ici, dans le lieu le plus intime de l’appartement — espace de soin, d’eau et de réflexion —, l’œuvre invite à la contemplation et à la méditation.

Rémi Uchéda, Flexibles, 2025, tuyaux industriels

Scintillants et sinueux, les tuyaux métalliques de l’artiste révèlent une présence organique. Leurs courbes serpentines suggèrent le passage d’un fluide — ou celui du temps. Le plastique séché sur certains d’entre eux rappelle la mue des serpents, évoquant Ouroboros, le serpent qui se mord la queue, symbole du temps cyclique. Initialement souples et malléables, les tuyaux ont été écrasés, martelés, contraints à conserver la mémoire du geste, de la forme, de la force et du pli. Ce qui était fluide et vivant adopte désormais une forme figée, sculpturale. Plus loin, sur une autre partie du balcon — non plus suspendus au plafond, mais enroulés autour d’une chaise en bois —, les tuyaux métalliques viennent se fondre au mobilier tel un serpent autour de l’arbre : tentateur, dangereux, mais non moins voluptueux.

Elías Gama, Siècles heures, 2025, adhésif cristal, crayons de couleur, lumière

Les formes colorées (les cailloux) placées contre les vitres et les traces crayonnées sur les murs créent une distorsion de l’espace et du temps. Éclairés par le soleil, les cailloux transparents projettent leur ombre teintée sur le mur — une ombre mouvante, qui se déplace selon l’heure et l’orientation de la lumière.

Comme un cadran solaire, ce dispositif rend visible le passage du temps. L’ombre trace un axe, indique une heure, inscrit le mouvement dans l’espace. À certains moments, l’ombre projetée rejoint la trace dessinée, créant un alignement et télescopage fendant l’espace. Le tout est métaphore de l’immanence de nos savoirs et revêt une douceur enfantine liée à des gestes simples — couper, coller, dessiner.

Ce jeu entre espace et temps met ainsi en tension différents régimes du temps et de la vision autour de signes matériels et immatériels : le moment opportun (kairos), le temps linéaire (chronos), mais aussi le temps cyclique ou cosmique (aïôn), dépendant des mouvements du soleil et des conditions climatiques.

Kit Szász, sans titre, 2025, sel, fleurs, colorant alimentaire

Sous une lumière trouble, du sel et des fleurs recouvrent l’ensemble de la salle de bain. Dans la vasque, un liquide rouge. L’installation devient peinture. La couleur rouge des fleurs, en petits points, se dispose sur ce paysage blanc de sel. Autour, le vert du carrelage, la transparence des vitres, le reflet des miroirs. L’installation, si elle fait penser à une toile peinte, évoque aussi une offrande dans un espace cérémoniel. Le sel purifie tandis que les fleurs s’offrent et se distribuent, comme un geste de dévotion. Mais derrière la douceur de la scène, la terrible mort. Le sel assèche et stérilise ; les fleurs ne survivront pas. Entre présence et effacement, offrande et abandon, beauté et corrosion, le rituel évoque un rite appris par cœur fait d’une suite de gestes organisés, particuliers et répétés.

Kit Szász, sans titre, 2025, vidéo

Allongée sur le lit, la tête légèrement rouge, la figure nous tourne le dos. Elle respire lentement, au rythme du cœur qui bat. L’œuvre se fait plus nette à mesure que la lumière baisse, que le soleil s’éclipse. Peu à peu, elle révèle un paysage charnel et naturel. Le dos devient montagne, l’épaule une cime, la taille un creux. Le corps semble ainsi disparaitre pour laisser place à un paysage mouvant en noir et blanc, qui souffle et respire également. Est-ce la fin de quelque chose, le début d’une autre ?