Grottes de Cabias et la Figuière, Gard, Occitanie
Avec Soyoung Hyun, dite si jeune montagne
Commissariat : Anthony Ong
Avec le soutien d’Echangeur22
En 1905, Germain Abrieu, garde-forestier, découvre à l’intérieur des grottes de Cabias et de la Figuière – situées à Lirac, dans le Gard – des vestiges datant du Néolithique (-6000 à -2200 av. J.-C.) : ossements humains et animaux, objets en silex, fragments de poteries sculptées. En 1911, lors du Septième Congrès préhistorique de France à Nîmes, l’Abbé Durant livre une description détaillée de ces découvertes archéologiques. Il évoque l’existence d’une troisième grotte non loin qu’il ne situe pas précisément. Sur les parois, des rocs ont été polis, témoignant d’une activité humaine ancienne.
Deux de ces grottes, tour à tour abris, habitats et lieux de sépultures, accueillent aujourd’hui, dans un nouveau chapitre de leur histoire, et dans une profonde reconnexion, le temps d’une journée, comme une fissure dans le silence, les céramiques enchanteresses de l’artiste Soyoung Hyun, dite si jeune montagne.
De la Préhistoire, on connaît surtout les grandes peintures rupestres – celles de Cosquer, Lascaux ou Chauvet – datant du Paléolithique supérieur (-40 000 à -10 000 av. J.-C.). On connaît moins les périodes suivantes. Pourtant, avec la « révolution néolithique », s’opèrent de profonds bouleversements qui marqueront à jamais l’histoire de l’humanité : les sociétés de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs laissent place à l’agriculture et à la domestication des animaux, tandis que le nomadisme s’estompe au profit de la sédentarisation. Cette transition est lente et prend des milliers d’années. C’est également à cette période qu’en Europe se généralisent et se diffusent la poterie en argile et les rituels funéraires.
L’exposition Après la chasse et la cueillette invite les promeneurs et randonneurs, autres présences possibles et invisibles, à explorer l’après immédiat de ces pratiques, lorsque les hommes et femmes préhistoriques rentrent garnis ou bredouilles de leur sortie. Elle invite aussi à réfléchir sur l’après paléolithique auquel ces pratiques sont habituellement rattachées. Temps court et temps long. Et cela, à travers une sélection de quatre céramiques de l’artiste si jeune montagne. Modelées par la main, ancestrales, rituelles, techniques et fonctionnelles, elles ravivent avec grande délicatesse la mémoire millénaire des lieux. L’exposition souhaite faire de ces grottes, à nouveau, des espaces de passage, de dépôt et de découvertes.
– Disposé à l’entrée, Atom (2023) est un porte-encens en grès noir, recouvert d’un émail brûlé comme une crème, sur lequel ont été versées des gouttes vert citron. Il accueille les cendres d’un bâton d’encens, rappelant les feux de bois et feux de camp, utilisés à l’époque préhistorique pour cuisiner, se protéger ou se réchauffer. Il semble ici invoquer des présences passées, sinon nous renvoyer, par on ne sait quelle magie, dans l’ancien temps, ou purifier le lieu des forces tourmentées. Cette délicate céramique au pouvoir d’évocation insoupçonnée constitue une sorte de relique ou artefact enchanté ouvrant les portes du temps.
– Dans ce prolongement rituel, Purification (2025) se compose de trois petits pots assemblés en porcelaine émaillée, qui rappellent les morceaux de poteries retrouvés dans les grottes, utilisées, selon les archéologues, pour des rites funéraires ou sacrés encore très mystérieux. Priaient-ils les dieux, honoraient-ils les morts ? La question reste ouverte. Une langue rose semble tirée, celle d’un petit monstre qui se joue de nous. Un yōkai dans la forêt, un kameosa japonais. À l’intérieur, une étrange concoction, entre potion et libation pour un hommage ou un sacrifice.
– Et il en a été fait. Des ossements de bœuf et sanglier ont été mis à jour. Le roc a été poli, peut-être pour aiguiser des couteaux. Une céramique en grès émaillé figure un lapin blanc croquant une fraise bien rouge. Elle renvoie à l’origine aux images irrésistibles d’animaux qui défilent avec excès sur nos écrans sans qu’elles génèrent la moindre critique sur la manière dont elles ont été réalisées. Dans la caverne, Vase-lapin (2025) renvoie bien à la consommation, mais du point de vue de la chasse et de la cueillette, du cycle naturel prédateur-proie.
– En grès et pierre volcanique, Après une longue chasse sur un sol glacé (2023) représente une patte d’ours, aux griffes pointues, aux coussinets tout ronds. Elle évoque la douceur des peaux de bête et la férocité des animaux sauvages, armes de défense et mythes secrets. L’œuvre peut évoquer Ursus spelaeus, l’Ours des cavernes, figure emblématique, presque totémique, annonciateur des saisons, du Paléolithique, contemporain du Mégacéros et Mammouth laineux. Mais aussi à Ungnyeo, l’ourse devenue femme, sortie d’une grotte, mythe fondateur de la nation coréenne. Cette patte d’ours ainsi isolée et abandonnée semble sonner la fin d’une époque, le début d’un nouvel âge, celui des éleveurs, des agriculteurs, de la poterie et de la pierre polie – le néolithique.
Dans notre imaginaire, la grotte est un lieu de retrait. On y entre pour se protéger et réfléchir : c’est la caverne de Zarathoustra. On en sort aussi pour atteindre la connaissance, la lumière, pas les ombres : c’est la caverne de Platon. Avec si jeune montagne, nous sommes au seuil, dans l’espace de transition, entre passé et présent, où la matière se transforme par le modelage, l’émail et le feu, exprimant une présence, toute puissante, méditative et pleine de grâce.
Anthony Ong
