ANTHONY ONG

Commissaire d’exposition et critique d’art indépendant

Faites vos jeux, rien ne va plus / maisons de poupée x Julio artist-run space

I- Trois artistes – Mona Young-eun Kim, Peter Lökös et Alice Saadi – ont été invités à investir cinq maisons de poupée dont deux de manière collective, transformant ainsi ces jeux d’enfant et pièces de collection en véritables espaces d’exposition autonomes.

II- Les maisons de poupée n’ont cessé d’évoluer au cours des siècles. Initialement conçues comme des objets artisanaux d’apparat pour riches familles aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, elles deviennent des outils pédagogiques pour enfants aux XVIIIᵉ et XIXᵉ, avant d’être popularisées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Nous pourrions remonter encore plus loin et citer les maquettes de commerces, temples et jardins retrouvées dans la tombe de Méketrê, haut dignitaire de l’Egypte antique (2ᵉ millénaire avant J.-C.). Peut-être les maisons deviendront-elles, en ce siècle, des lieux d’exposition à part entière, accessibles et modulables, pour l’art contemporain. 

III- Objets hybrides, les maisons de poupée sont à la fois vitrines d’objets miniatures et espaces de projection offrant d’infinies possibilités (narratives, physiques, mentales et spatiales). Ce projet curatorial s’appuie sur cette double fonction essentielle, commune aux différents styles, pays, marques et époques.

IV- C’est ainsi que nous sont proposés des univers particuliers et variés, mystérieux et magnétiques, qu’il nous faut pénétrer par un engagement du corps et de l’esprit. Réminiscences du passé, méditations sur le présent, spéculations sur l’avenir : les maisons miniatures investies par les artistes sont le théâtre de projections, de réflexions, de problématiques et désirs propres, intimement liés au temps et à la condition humaine. Installations, vitraux, peintures et assemblages se déploient avec une grande diversité de sens, de formes et de matières. Une figure se répète néanmoins sous différents aspects : celle du vivant. Qu’il soit absent (Alice Saadi), biologique (Peter Lökos) ou social (Mona Young-eun Kim), le vivant dit des choses du monde, remet en cause des certitudes. Lesquelles ?

V- Les œuvres et maisons de poupée, par la réduction d’échelle et l’attention portée aux détails, invitent le public à réévaluer sa perception des petites choses du quotidien : les rayons du soleil posés sur la peau, le moelleux du lit sous le poids du corps, le parfum des plantes coupées sont-ils aussi innocents qu’ils en ont l’air ? Sont-ils porteurs de bonheur ou signes de drame, simples effets physiques ou chargés de symbolique ?

VI- En écho aux cinq maisons et à leurs fonctions, le public est appelé à réaliser ses propres œuvres d’art miniature et à jouer le rôle de commissaire d’exposition au sein d’une sixième maison. “Faites vos jeux, rien ne va plus” s’adresse à la fois aux artistes et aux visiteurs. 

VII- Géants, nous sommes face aux œuvres de petites dimensions ; Lilliputiens, par un regard attentif, nous devenons. Et immenses deviennent les œuvres, en proportion. Pour rester fidèle à l’esprit ludique et immersif de ces micro-architectures, les trois textes qui suivent, nourris par les échanges avec les artistes, reprennent les codes de la narration afin de laisser une plus grande place à l’interprétation.

Anthony Ong

© Isabella Hin