ANTHONY ONG

Commissaire d’exposition et critique d’art indépendant

Pierre, feuille, ciseaux ! Rendez-vous passage de l’Industrie / anciennes boutiques x The Window

Ancienne boutiques parisiennes x The Window
Passage de l’Industrie, Paris 10e
Avec Payal Arya, Robert Hulland, Chia Lee, Wim Na Benard, Yuri Sohn, Juanan Soria, Joanna Wong

Commissariat : Anthony Ong

Dans les vieux almanachs de 1838 à 1870, se cachent de doux trésors et de belles découvertes. Le passage de l’Industrie, dans le 10e, parallèle au passage Brady, abritait autrefois des métiers dont certains noms sonnent aujourd’hui curieux, d’autres familiers. Ainsi, couteliers et pantoufliers côtoyaient fleuristes et menuisiers. Fabricants de gants jouxtaient fabricants de pianos. En bas, le médecin, en haut la prof d’anglais. Avec le bruit des bébés, car un établissement de nourrices s’y trouvait. C’était il y a 150-200 ans. Libraire et éditeur de musique s’y sont ensuite installés dans les années 1920. Aujourd’hui, se trouvent hôtels, vendeurs de perruques et produits pour cheveux.

Les artistes ont été invités à interroger, sinon ressusciter, à leur manière, ces métiers disparus, cet écosystème passé, cette vie de quartier, où la main faisait figure de liant. La main qui taille le bois, façonne le métal, palpe le malade, tapote le dos de l’enfant, caresse les pages d’un livre, coupe les oignons. « Pierre, papier, ciseaux ! … » est une invitation à repenser les métiers du passage de l’Industrie, la main, ses implications. C’est un jeu, une enquête sur la ville d’hier, qui inspire et nourrit la ville de demain, thème de prédilection de The Window.

Sur une nappe cirée aux tons pêche, aux veines raisin, sculpturale, montagneuse, paysage culinaire en miniature, diorama des intestins, sinon placenta, dans l’évocation du moins, sont délicatement dispersés fromage, fruits et légumes. A ses pieds, une ruche. Dans une danse qui rappelle celle de la mante ou de l’abeille, l’artiste verse le miel, ce nectar doré, brillant, suave. Les gestes, doux et mécaniques, font écho aux sculptures de cire modelées par la main, force du muscle, tendresse du geste. Toucher une œuvre est d’ordinaire interdit. La manger serait une infamie. Pourtant, Rien à cirer de Joanna Wong nous invite à réveiller tous nos sens, du goût à l’odorat, en passant par le toucher. Cette expérience comestible convoque, en filigrane, l’épicier, le parfumeur, les artisans du passage.

Dehors, Yuri Sohn projette Loading, une vidéo qui nous plonge dans l’attente propre aux environnements numériques. Chargement interminable, connexion impossible, pannes de serveur et messages d’erreur composent une succession de séquences rythmées et colorées. Entre signes reconnaissables et messages indéchiffrables, le langage paraît osciller sans cesse entre communication et blocage. Cette expérience fait écho à deux métiers autrefois présents dans le passage : celui de la professeure d’anglais, qui transmettait une langue, et celui du libraire, qui mettait des textes en circulation et faisait sa publicité dans les journaux. Tous deux participaient, à leur manière, à la transmission des idées et à la possibilité de se comprendre. Présentée à l’extérieur, la vidéo déplace la question du lieu d’exposition. La vitrine, comme le white cube, a son histoire : proche et distante à la fois, liée aux petits et grands magasins, elle est un espace original à étudier.

En face, dans le café, Wim Na Benard présente deux formes d’autel sur lesquelles des couteaux sont plantés dans des planches de bois. La verticalité des lames, la douceur du bois, les condiments délicatement posés composent des scènes à la fois intimes et inquiétantes. Les couteaux quittent ici leur fonction utilitaire pour acquérir une force rituelle. Plantés là, quelles ombres retiennent-ils ? La cire elle-même, que fige-t-elle ? De quelle entrave les œuvres cherchent-elles à se libérer ? La mémoire des savoir-faire, celui des ébénistes, menuisiers, couteliers des époques passées, sont ici convoqués. D’autres figures y répondent, celles du boucher, des fournisseurs d’outils pour barbiers, qui y exercent encore aujourd’hui leur activité.

Dans la cuisine, l’installation immersive de Payal Arya nous invite à tendre l’oreille vers deux voix de femmes qui parlent de faim et de soif. Leurs récits se déploient simultanément, se croisent, se mêlent. Pour saisir ces histoires, il faut se déplacer, s’approcher de l’une, de l’autre. D’un côté, les souvenirs de sa grand-mère, marqués par la Partition de l’Inde, évoquent une abondance interrompue, la violence du déplacement et la soif liée aux puits empoisonnés. Paralèllement, une femme de son quartier raconte le travail quotidien nécessaire pour se procurer de quoi manger, dans un contexte de pénurie. Un livre de remèdes, celui de sa grand-mère, accompagne ces voix et témoignent de savoirs transmis de génération en génération, de pratiques de soin et de formes de solidarité. La cuisine devient un lieu de mémoire, de survie, d’abondance, de privation. Le relieur, le médecin, la nourrice, tout comme le fontainier, établis dans le passage, venaient chacun réparer ce qui était cassé, non protégé.

Anthony Ong

P. Arya, In the Folds of Thirst, 2026
W. Na Benard, Les pieds liés par un seul clou, 2026